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Finance comportementale : 5 questions clés pour comprendre

Introduction

Les actions en bref

Comme nous l’avons écrit précédemment (Les actions en bref numéro 7: Introduction aux évaluations), « les décisions d’investissements ou de cessions de titres reposent partiellement sur les anticipations d’appréciation (ou de baisse) du cours de bourse dans un futur plus ou moins proche ».
Cette approche reste limitative car elle fait abstraction des différents biais comportementaux que tout investisseur à en lui. Et ils sont nombreux: la preuve par le texte qui en introduit une vingtaine !

Qu’est ce que la finance comportementale ?

Souvent méconnue, parfois décriée, la finance comportementale est la discipline qui vise à expliquer tout ou partie des fluctuations de cours par le comportement des individus. En d’autres termes, ce n’est rien d’autre que l’application de la psychologie à la finance. Drôle de matière qui n’a été formellement reconnue qu’en 2002 avec l’attribution du Prix Nobe ld’Economie à l’un des pères de la finance comportementale: Daniel Kahneman. Pourtant, le simple fait de réfuter l’existence de travers comportementaux en finance… constitue en soi un biais comportemental fort !

La finance comportementale, à l’inverse de la théorie financière classique, ne considère donc pas les investisseurs comme rationnels mais comme des individus influencés par leurs émotions ou encore par leurs biais de raisonnement. Beaucoup de réticences existent quant à cette discipline car elle est souvent jugée complexe, abstraite, trop intuitive… et surtout parce qu’elle est susceptible de remettre en cause les décisions d’investisseurs sophistiqués ou encore l’apport des professionnels dans leurs conseils.

On restera donc très concret dans l’approche des différents travers, aidés en cela par le fait que chacun d’eux a pu être étudié avec des données précises et factuelles.

Pour les lecteurs les plus sceptiques, voici trois exemples:

  • Entre deux restaurants identique s(même carte, prix et décor), l’un vide, l’autre rempli, lequel allez vous choisir ? Et si votre meilleur ami vous a conseillé le premier ? – Cascade informationnelle
  • 82% des personnes interrogées(1) (en l’occurrence des étudiants) se placent parmi les 30% meilleurs conducteurs (ceux dont la conduite est la moins dangereuse). – Biais de sur-confiance
  • Les gérants interrogés (2) àla même date aux E-U, R-U, Europe ou Japon sont systématiquement plus positifs sur les actions domestiques en relatif des autres marchés. – Biais domestique / culturel

Cette discipline est-elle importante ?

En 1936, l’économiste Keynes décrit le fonctionnement des marchés pa ranalogie avec le comportement des individus dans le cadre d’un « concours de beauté ». Le gagnant étant celui qui trouve le visage qui sera choisi par ses compères, les participants ne s’intéressent alors non pas à sélectionner le plus beau des visages mais s’attardent à trouver quel sera celui qui plaira aux autres participants.
Cette approche est parfaitement répliquée par le sinvestisseurs dans l’utilisation du « consensus » qui rassemble les attentes des analystes financiers. Ainsi, les investisseurs tendent à miser sur des titres susceptibles de battre ce consensus (ou de voir les attentes révisées à la hausse) …et non uniquement à privilégier des titres dont la valeur boursière est significativement inférieure à la valeur fondamentale.

La notion de comportement apparait donc dès lors que l’on cherche non pas à estimer la valeur fondamentale mais à détecter ce que sera le comportement des autres investisseurs.Schématiquement, la valeur boursière découle donc de trois paramètres:

  • La valeur fondamentale (cf Les actions en bref numéro 7: Introduction aux évaluations),
  • Les mécanismes boursiers (afflux de capitaux, entrées / sorties dans un indice, …),
  • Les éléments de finance comportementale.

La finance comportementale présente un intérêt tout particulier pour l’investisseur individuel dans la mesure où son processus de décision est souvent plus « lisible » mais surtout beaucoup plus « simple » (absence de comités d’investissement, de pondération ssectorielles, de réplications d’indices …) donc d’autant plus influençable par les éléments comportementaux.

Comment appréhender cette matière ?

Globalement, les travers comportementaux influent sur le fameux couple risque / rentabilité. Soit par l’influence sur la perception du risque ou l’acceptation de la prise de risque, soit par l’impact sur le niveau d’exigence de rentabilité ou l’espérance de rentabilité, soit encore sur la relation entre ces deux facteurs (risque / rentabilité) en introduisant une distorsion dans les choix.

Il n’existe pas de segmentation aisée tant la finance comportementale est vaste. Tout élément de comportement peut être pris en compte: les erreurs de raisonnement mais aussi les émotions individuelles ou collectives.

On propose ici une classification en quatre catégories:

  • Les heuristiques et biais cognitifs : on y regroupe les erreurs systématiques dans le schéma de pensée qui mènent à des erreurs dans les prises de décisions ou dans les comportements à adopter,
  • Les biais émotionnels : cette catégorie recense l’ensemble des émotions qui introduisent un biais dans le processus de décision,
  • Les biais de décisions : ce sont les biais spécifiquement liés à la prise de décision,- Les biais sociaux: ces biais sont ceux induits par les interactions avec les autres.

En quoi suis-je concerné ?

On le devine dans les catégories énoncées ci-dessus, ces biais interviennent dans toutes les étapes de l’investissement en bourse : de la perception de la bourse en elle-même (et donc le montant alloué à ces investissements), en passant par la constitution du portefeuille, jusqu’à sa gestion, … Ainsi de nombreux choix opérés sur les marchés sont empreints de « comportemental » et la méconnaissance des biais peut vite conduire à des erreurs grossières.

A travers un exemple quelque peu caricaturé de gestion de portefeuille, on peut cerner quelques unes de ces erreurs.

Simple supposition … imaginons un investisseur individuel qui ne souhaite placer en bourse qu’une fraction de son patrimoine correspondant à un montant « exceptionnel » perçu ou dissocié des besoins futurs. Une telle approche présente un biais de comptabilité mentale menant à une perception différente de celle obtenue sans la même segmentation entre avoirs.

Toujours dans la phase de constitution, quels titres sélectionner ? Le portefeuille est il diversifié ? N’est-il pas sujet à une diversification naïve qui l’amène à être trop exposé à une variation des taux, à une zone géographique ou, au contraire, à refuser des titres volatiles qui réduiraient pourtant son risque ? Bien que diversifiées, les lignes sélectionnées peuvent subir le biais domestique (exposition trop importante aux actions de la nationalité de l’investisseur) ou encore un biais d’habitudes (sélection de titres sur les critères usuels, investissement dans des titres usuellement détenus dans le passé).

La sélection de titres doit s’effectuer sur des critères propres et éviter les écueils comportementaux tels que:

  • la copie du comportement d’un tiers (pour faire simple: cascade informationnelle si volontaire, mimétisme si involontaire),
  • l’estimation de la qualité de la société sur la base de ses propres préférences (« j’aime le produit, l’action doit donc être intéressante ») qui constitue un effet de faux consensus,
  • l’investissement lié à l’accès rapide et facile à l’information sur cette action (biais de disponibilité),
  • la sélection de valeurs à partir des simples performances boursières des deux ou trois dernières années (heuristique de représentativité).

Dans le meilleur des cas, tout se passe bien. Dans le pire des cas, l’investisseur subit un flux de nouvelles négatives.
Un investisseur qui garde le cap fait preuve d’un certain courage, à condition que son entêtement ne soit pas le reflet de biais comportementaux liés à la prise de décision :

  • Une absence de temps (défaut d’attention) pour creuser en amont de l’investissement et plus tard son argumentaire d’investissement,
  • Une attention sélective qui l’amène à ignorer le flux de nouvelles contraires,
  • Une priorité donnée à certaines informations (notamment à celles qui l’accommode) en raison de la masse d’informations à traiter et analyser (surcharge cognitive),
  • Un rejet ou une rationalisation des nouvelles qui sont contraires à la thèse d’investissement (dissonance cognitive),
  • Une importance démesurée donnée à la moindre bonne nouvelle sur le titre (biais de confirmation) ou tout simplement … un optimisme démesuré !

Que faire alors face à un titre en moins-value ? Sujet de l’acceptation de la perte, déjà abordé dans le numéro 5 de décembre 2012, mais que l’on peut compléter ici. Bien souvent cette acceptation est tardive en raison d’un biais de surconfiance (parfois aussi d’égo). La prise de bénéfice sur un titre en moins-value est d’autant plus difficile que le biais d’ancrage est fort (cours de référence lié au cours d’achat, au pic historique, …gravé dans la mémoire). Enfin, les études ont démontré la préférence pour garder des titres en moins value et la tendance à matérialiser trop tôt une plus-value (effet de disposition).
La tendance à conserver les titres est souvent liée à l’aversion à la perte (qui peut freiner la prise de risque dans l’investissement) ou encore au biais de statu quo (paresse à recomposer un portefeuille).

On le sait, sur les marchés boursiers la perte est douloureuse (2 fois plus environ que le gain équivalent selon les études). Alors, la tentation est bien souvent grande de se « refaire » et d’investir de nouveau sur un titre qui a baissé. C’est ce que résume le biais d’engagement. A l’inverse, après une perte matérialisée on est davantage enclin à oublier le titre …au point de ne jamais plus investir dessus quelle que soit son attractivité (morsure de serpent).

Comment surmonter mes biais ?

En premier lieu, il convient de rappeler que l’on a ici été volontairement caricaturaux… et négatifs. Heureusement certains biais sont positifs (optimisme, surconfiance, …) notamment le biais d’attribution qui consiste à attribuer les bonnes performances à ses propres compétences et à attribuer les déceptions aux facteurs externes non maîtrisés !

Ensuite, il serait prétentieux (optimiste ?) de vouloir changer le comportement d’un lecteur en quelques lignes.

Les travers comportementaux ne peuvent pas tous être listés ici et, quand bien même, malheureusement le ursconnaissances et l’expérien cen’immunisent pas totalement contre ces biais (on ne lutte pas facilement contre ses émotions par exemple). En revanche, connaitre ses propres travers permet d’ériger des garde-fous avant de prendre des décisions d’investissements ou de désinvestissements.

On l’aura compris, les marchés financiers créent de nombreuses situations qu ipeuvent être utilisées pour prendre conscience de ses propres travers (perception du risque, de l’espérance de gain,…). Mais un tel usage des marchés coute cher, comme l’écrivait George Goodman (connu sous le pseudonyme d’Adam Smith) en 1968 déjà : "La Bourse est une façon très onéreuse de découvrir son tempérament" …

Conclusion

La finance comportementale reste une discipline discutée. Sans pouvoir prouver l’apport de cette discipline en termes de performances, on peut facilement lister et comprendre un certain nombre de biais susceptibles d’influencer les décisions d’investissement.

Ces biais concernent l’ensemble des investisseurs: individuels comm einstitutionnels, sophistiqués ou non, …

Il convient de connaitre ses propres biais de façon à pouvoir, si ce n’est les supprimer, ériger des garde-fous dans ses prises de décisions.