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Chantal Maquaire, un parcours d’exception au service de la haute joaillerie

Unique femme Meilleur Ouvrier de France en joaillerie, Chantal Maquaire est Directrice de la haute joaillerie chez Oteline, maison qu’elle a fondée il y a plus de vingt ans. Passionnée et animée par une intégrité sans concession, elle revient sur un parcours singulier, de son garage à la Maison Dior, construit au prix d’un travail acharné. Début 2026, elle a été élevée au rang de chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres.
Vous vous êtes tournée vers la joaillerie dès l’âge de 14 ans. Quel a été votre parcours à vos débuts ?

J’ai connu l’échec scolaire très tôt. J’ai redoublé mon CP, puis ma sixième : il était clair que la voie générale ne me correspondait pas. Mon père était carrossier ; le travail du métal m’a naturellement menée vers la bijouterie. J’ai intégré la SEPR de Lyon pour un CAP bijouterie, puis un CAP joaillerie en cours du soir, en parallèle de mes débuts en entreprise.

Les stages puis les premiers postes m’ont permis de forger mon geste et de gagner en efficacité. Je voulais devenir maquettiste, un métier alors largement réservé aux hommes. Marie Michaud Créations m’a accordé cette chance : cette expérience a véritablement lancé ma carrière, et j’y suis restée sept ans.

Puis j’ai eu envie de voler de mes propres ailes. Mon mari m’a encouragée à me lancer. Commercialement, je n’étais pas sereine ; il m’a épaulée sur la communication, le démarchage, la recherche de clients. J’ai commencé dans mon garage, durant trois ans, sans salaire. Je travaillais jour et nuit. Il y a eu des sacrifices, notamment le départ de notre fille en internat.

Mais c’est aussi dans ce garage que j’ai réalisé l’une de mes plus belles pièces : un bijou destiné aux appuie-têtes arrière d’une voiture. Deux pièces seulement, mais un apprentissage immense car elles devaient être strictement identiques. J’ai appris énormément à ce moment-là.

Vous avez non seulement fait vos preuves en tant qu’artisan joaillier, mais vous êtes également une entrepreneure confirmée. Comment présenteriez-vous Oteline ? 

En 2003, j’ai créé Oteline avec deux associés. J’avais besoin du collectif : être seule commençait à me limiter. Cette association m’a permis d’apprendre, de me structurer. Créer une marque demande des moyens considérables, notamment pour la communication. L’expérience a été rude, mais profondément formatrice : apprendre à aller voir les maisons, à défendre un devis, à se positionner.

Progressivement, nos chemins se sont séparés. En 2011, je me suis retrouvée seule aux commandes. Il a fallu faire face à plusieurs épreuves : une recherche de financements difficile, puis le départ d’un ancien associé avec mes deux plus gros clients. J’ai décidé de transformer ces chocs en moteur. Quand je crois en un projet, aller au bout fait partie de mon ADN.

Au fil des salons, Oteline a été repérée par Dior. L’histoire aurait pourtant pu s’arrêter rapidement : une bague complexe que nous n’avons pas réussi à livrer, en raison d’un défaut de conception. L’atelier partenaire de Dior n’y est pas parvenu non plus. Cet épisode a paradoxalement posé les bases d’une relation de respect et de confiance.

Fin 2011, j’ai fait une rencontre décisive, celle de Victoire de Castellane, directrice artistique de la joaillerie de Dior Joaillerie. Une femme extraordinairement talentueuse. Ses créations sont pour moi un jardin : poétique, coloré, léger. C’est cette rencontre qui a rendu évidente la vente d’Oteline à Dior : la perspective de renforcer cette collaboration m’a fait dire oui. La joaillerie est un métier de passion, et Victoire me passionne.  

Depuis son acquisition par Christian Dior Couture en 2022, Oteline travaille uniquement sur commande exclusivement pour la maison Dior. Comment se déroule la création d’une pièce de haute joaillerie, du premier croquis à sa remise au client ?

Tout commence par une histoire. Victoire de Castellane compose ses univers à partir d’images, de sensations, de références très concrètes. Le studio réalise les gouachés, qu’elle retravaille avant de nous les transmettre.

Nous réalisons ensuite des essais afin de construire la ligne de la collection, dans le respect de l’ADN. Nous collaborons en général avec quatre ou cinq ateliers. La diversité des sensibilités fait la richesse des collections, à condition de conserver un fil conducteur commun.

Les développements finalisés donnent lieu à des montages à blanc, en bronze ou en résine. Les pièces évoluent sans cesse : ajustements, rectifications, validations successives. Puis vient la fabrication finale.

Nous utilisons la CAO (Conception Assistée par Ordinateur), l’impression 3D, la fonte à cire perdue – un procédé ancestral. Chaque pièce est ensuite montée comme un puzzle : bijouterie, ajustage, polissage, sertissage, montage final. Un collier peut compter jusqu’à 400 pièces. Il faut près de deux ans pour faire naître une pièce de haute joaillerie, du premier gouaché à la livraison.

Y a-t-il une pièce que vous avez créée qui vous tient particulièrement à cœur ?

Je pense d’abord aux pièces qui nous ont permis d’accéder aux grandes maisons de joaillerie. Pas forcément les plus belles, mais celles qui ont ouvert des portes, signé des contrats, fait grandir Oteline.

Il y a aussi celle qui m’a permis d’obtenir le titre de Meilleur Ouvrier de France en 2018. Une initiative, là encore, portée par mon mari, à l’occasion des vingt ans d’Oteline. Il a su me convaincre de dépasser cette humilité, souvent trop présente chez les femmes.

J’y suis allée pour partager mon savoir, pour faire perdurer ce métier d’artisanat. Et si ma démarche peut ouvrir les portes à d’autres femmes, allez-y ! Vous avez votre place, ne restez pas dans l’ombre !

De quelle manière avez‑vous introduit l’innovation dans un métier d’artisanat fondé sur le geste et la tradition ?

L’innovation est indispensable, même – et surtout – dans un métier d’artisanat. Il faut préserver l’ADN du geste, tout en faisant évoluer le métier pour qu’il perdure.

Chez Oteline, nous avons été précurseurs sur le travail du titane en France. Le titane est complexe, mais extraordinaire : extrêmement léger, il permet des volumes impossibles autrement. Il peut aussi être colorisé pour donner un aspect unique au bijou. Nous avons réalisé des pièces exceptionnelles, notamment avec Cindy Chao – créatrice taïwanaise – et remporté ensemble un prix à Londres.

Quel regard portez‑vous sur l’avenir de la haute joaillerie française ? Et sur votre propre trajectoire ?

Je suis convaincue qu’il reste encore de très belles réalisations à inventer. Les technologies évoluent rapidement, ouvrant de nouvelles perspectives en matière de matériaux et de recherche.

J’observe toutefois l’arrivée de l’intelligence artificielle avec prudence. Elle peut menacer certains métiers créatifs. L’enjeu est de trouver le juste équilibre : préserver le geste et le savoir-faire, tout en intégrant les exigences de rapidité et de rentabilité.

Je crois aussi à la nécessité d’encadrer : diamant de synthèse, traçabilité des métaux, respect de l’environnement, responsabilité sociale. Ces sujets sont essentiels pour protéger les métiers et les personnes qui les font vivre.

Ma fierté, ce sont mes équipes. Sans elles, rien n’aurait été possible. J’ai cette capacité à entraîner, à porter les autres. Oteline, c’est un savoir-faire, mais aussi un savoir-être : respect, franchise, exemplarité. On ne réussit pas en écrasant les autres.

Inspirer les jeunes, transmettre le goût de l’effort, former des personnes capables de porter ces valeurs ; j’ai à cœur de m’impliquer pour la formation des jeunes générations, pour faire perdurer notre beau métier.

Chantal Maquaire, figure emblématique de la haute joaillerie française. Formée à la SEPR de Lyon, elle consacre depuis plus de quarante ans sa carrière à l’excellence artisanale et à l’innovation. Cofondatrice de l’atelier Oteline, devenu une référence dans la création de pièces de haute joaillerie pour les plus grandes maisons de luxe, elle s’est distinguée par son savoir-faire d’exception et sa maîtrise pionnière du titane anodisé.

Première et unique femme à avoir obtenu le titre de Meilleure Ouvrière de France en joaillerie, Chantal Maquaire incarne l’excellence du savoir-faire français. Son parcours, marqué par l’audace, la transmission et l’innovation, a été récompensé en 2026 par son élévation au rang de Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres, distinguant ainsi sa contribution exceptionnelle au rayonnement de la joaillerie française.

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