
Intelligence artificielle, quels enjeux pour les créateurs ?
Depuis novembre 2022, avec le lancement de ChatGPT auprès du grand public, l’intelligence artificielle (IA) façonne chaque jour un peu plus notre quotidien. Si elle peut représenter une opportunité pour les artistes, elle transforme en profondeur la notion de création et pose des défis éthiques, juridiques et économiques inédits.
Acteurs et scénaristes à Hollywood en 2023, musiciens et chanteurs en Grande-Bretagne début 2025… Un peu partout, les mouvements de protestation des artistes contre l’IA se multiplient. En France, à la veille du troisième sommet mondial sur l’IA organisé à Paris en février 2025, ils étaient plus de 34 000 à signer une tribune pour demander le respect de leurs droits. Ce qui inquiète ces professionnels de la création ? Que l’IA puisse se servir, sans leur consentement et sans compensation financière, de leurs œuvres originales pour en générer de nouvelles. Musique, arts plastiques, cinéma, littérature… Tous les domaines sont concernés. Dès lors, comment protéger les artistes de ce qu’ils estiment être un « vol » de leurs créations ?
La question du droit d’auteur
L’IA peut devenir un véritable accélérateur de créativité pour les artistes. Mais pour ceux qui l’utilisent se pose avant tout la question de la « paternité » des œuvres. Car l’art créé par l’IA perturbe les lois existantes sur la propriété intellectuelle. En France, comme dans la plupart des pays européens, le droit d’auteur protège le créateur et ses œuvres durant toute sa vie, puis accorde à ses ayants droit une protection patrimoniale durant 70 ans après sa mort. Mais les œuvres générées par une IA n’y sont pas éligibles, car la législation exige une contribution humaine « substantielle » : pour pouvoir être protégée, une œuvre doit être créée par une ou plusieurs personnes bien réelles. Le droit d’auteur est une notion européenne tandis que, dans les pays anglo-saxons, c’est le copyright, qui protège l’œuvre plus que son créateur. Mais, dans le cas d’une œuvre créée avec l’aide de l’IA, qui est l’auteur et en détient les droits ? Jusqu’où une œuvre est-elle « originale » ? La frontière entre assistance technique et création autonome est floue et le risque de confusion est bien réel.
Protéger sans réfréner
Si leur travail a déjà été « dilué » dans un ensemble de données ayant engendré naissance à de nouvelles créations, les artistes ont peu de recours. Ils peuvent toutefois consulter des outils, comme le site Have I Been Trained ? créé par la start-up Spawning, permettant de tracer leurs œuvres et de savoir si elles ont été utilisées pour nourrir l’algorithme d’une IA. D’autres outils émergent pour protéger les œuvres, comme des logiciels floutant les images ou ceux capables de piéger un fichier audio dès qu’une IA tentera de les utiliser. On voit également apparaître des labels, comme Human Authored pour les œuvres littéraires, et Not by AI, plus universel, permettant de distinguer les contenus créés sans recours à l’IA.
Mais face aux incertitudes juridiques, l’urgence est surtout d’encadrer l’utilisation de l’IA. Adopté en 2024 par l’Union européenne, l’AI Act prévoit que les éditeurs d’IA fournissent un résumé « suffisamment détaillé » du contenu utilisé pour l’entraînement de leurs modèles. L’Act prévoit également la mise en place de clauses d’opt out1 permettant aux auteurs de refuser que leurs créations soient utilisées par les IA.
Lors du sommet pour l’action sur l’Intelligence artificielle qui s’est tenu à Paris février 2025, la France a clairement affiché sa position volontariste en faveur de la protection des artistes. Reste à savoir si ce « modèle européen » pèsera face aux enjeux financiers et aux approches plus libérales de pays comme les États-Unis ou le Royaume-Uni, qui privilégient l’innovation.
1. L’Opt out est un principe de non-consentement clairement exprimé.
